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Call-out et empathie anti-sociale


Pendant longtemps, j’ai porté le discours selon lequel « la culture du call-out n’existe pas ». Jusqu’à ce que je lise, un été, un livre intitulé « Brain Talk », par David Schnarch, qui parle de trauma et de neurobiologie. Même si ce livre n’a, a priori, aucun rapport explicite avec la culture du call-out, les concepts qui y sont présentés ont profondément transformé ma vision du monde au fur et à mesure que j’ai commencé à les appliquer dans ma vie.

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Le livre parle d’un phénomène qu’il appelle « empathie anti-sociale ». Pour en donner une brève définition, Schnarch conçoit l’empathie comme la capacité, que tous les animaux possèdent, à ressentir ou à comprendre ce que les autres pensent et ressentent. Par exemple, voir qu’un animal est en colère et comprendre qu’il vaut mieux reculer lentement. Contrairement aux définitions habituelles du terme, l’empathie pour Schnarch est moralement neutre. Néanmoins, il fait la distinction entre deux formes d’empathie : l’empathie pro-sociale et l’empathie anti-sociale.

L’empathie anti-sociale est, tout simplement, ce qui se passe quand nous utilisons notre capacité à comprendre les autres d’une manière blessante ou dans notre seul intérêt. Il peut y avoir tout un tas de raisons à cela, depuis la volonté tactique de prendre l’avantage sur autrui au fait de prendre littéralement plaisir à la souffrance d’autrui (la schadenfreude, la joie malsaine que l’on peut tirer de la constatation du malheur de quelqu’un d’autre, fait partie des exemples du livre). Même si certaines personnes peuvent fonctionner plus que d’autres depuis un endroit d’empathie anti-sociale, c’est un comportement dans lequel absolument tout le monde s’engage. En fait, dans son autre livre « Passionate Marriage », Schnarch explique qu’en tant que thérapeute, les seul·e·s client·e·s avec qui il ne peut pas travailler sont ceux qui refusent d’admettre que, parfois, ils font volontairement du mal aux autres.

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Ce livre m’a fait questionner tout ce en quoi je croyais jusque-là. Celleux qui suivent ma newsletter ont déjà eu droit à certaines de mes réflexions sur le sujet, mais quelques-unes de mes réalisations les plus difficiles et les plus intenses ont trait à nos réactions aux comportements abusifs et à la culture du call-out. D’abord, parce que ce livre m’a montré qu’il y a avait des manières efficaces d’intervenir dans les situations abusives, et ensuite, parce que j’ai commencé à remarquer l’empathie anti-sociale tout autour de moi. Il y a quelque chose qui m’a aidé, un temps, à réconcilier mon désir fervent que justice soit faite dans mes communautés avec mes premières observations sur la culture du call-out : c’est le fait que, dans les discours anti-call-outs, on voit rarement de vraie et juste reconnaissance du mal qui peut avoir été commis. C’est ce qui m’a souvent poussé à soutenir les call-outs, et c’est ce qui m’a tellement parlé dans le travail de Schnarch. Non seulement il ne justifie pas et n’excuse pas les comportements blessants, mais il les confronte activement. Plus que ça : sa méthode part du principe que les gens se cachent derrière des masques.

J’ai pendant longtemps détesté les messages de communication policés des gens exposés pour avoir commis des abus parce que tout·es celleux qui connaissent les dynamiques abusives savent qu’ils sont souvent pleins de bullshit et de tentatives d’échapper à ses responsabilités. Ils permettent aux agresseur·euse·s de se mettre en position de victime ou, pire, de se faire féliciter pour la manière dont ils mettent en scène leur « prise de responsabilité ». Schnarch sait que les gens ont tendance à cacher ou à tordre la vérité pour servir leur intérêt, et sa méthode prend cela en compte d’une manière que j’ai rarement eu l’occasion de voir. Et ce qui est beau, c’est qu’il prend cela en compte d’une manière productive et qui aide vraiment les gens à adopter de nouvelles manières d’être.

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Rétrospectivement, je suis choqué·e de voir à quel point j’ai pu normaliser l’empathie anti-sociale et à quel point j’ai eu à me tordre et me dissocier pour justifier son usage. Schnarch en parle longuement dans son livre : le trauma survient quand un événement se produit et que nos représentations mentales des personnes impliquées sont trop parcellaires pour les expliquer. Quand nous ne pouvons pas réconcilier nos souvenirs et nos observations avec le narratif qui se met en place, et que notre mémoire se fragmente, causant toute sorte d’effets traumatiques. Quand nous avons accès à de meilleures représentations mentales, nous devenons plus fonctionnel·le·s.

Pour le dire simplement : j’ai réalisé combien d’énergie je mettais à justifier la cruauté et la supériorité morale qui nous amènent à traiter des gens comme de la merde. Il m’a fallu du temps, et beaucoup lutter, pour incorporer tout cela. J’ai eu recours à toutes sortes de justifications pour me faire supporter la dissonance cognitive, mais, au fil du temps, ces justifications devenaient de plus en plus insuffisantes. Et le problème subsistait. Les gens disent que la culture du call-out n’existe pas parce que les gens called-out restent en place et conservent du capital social. Que les call-outs sont simplement des critiques. Moi aussi j’ai cru ça.

Et même si le camp des pro-call-out a des choses justes à dire qui doivent être entendues par celleux qui s’y opposent, je ne peux pas continuer à me mentir à moi-même et nier qui les call-out et les campagnes de cancelling ont fini par définir des stratégies, à gauche, qui causent des dommages immenses et légitiment des comportements contrôlants. Continuer à me mentir à moi-même de cette façon, ce serait continuer à me fragmenter et à opposer la part de moi qui se bat pour l’empathie pro-sociale, qui sait reconnaître l’empathie anti-sociale quand elle se manifeste pour manipuler et servir notre ego, à la part de moi qui se battait pour ne pas soumettre à la critique les narratifs qui soutiennent la culture du call-out. Nier que les call-outs sont utilisés pour humilier et punir les gens m’a causé trop de conflits intérieurs.

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Au final, voir les choses sous l’angle de l’empathie anti-sociale a tout changé, parce que cela m’a donné des bases concrètes sur lesquelles m’appuyer pour évaluer une action. Ce n’est pas si dur de faire la différence entre quelqu’un qui veut blesser ou punir et quelqu’un qui recherche vraiment le changement ou l’a recherché, n’a pas réussi à l’obtenir, et a décidé légitimement que le danger était trop grand pour ne pas prévenir les autres.

Rejeter les stratégies punitives ne veut pas dire renoncer à critiquer les gens ni à les tenir pour responsables de leurs actes. Ça veut juste dire être capables de faire la différence entre quand nos stratégies sont utilisées pour nous faire sentir puissant·e·s et moralement supérieur·e·s au détriment d’autrui, et quand elles sont utilisées pour aller vers la libération et l’épanouissement de toutes les personnes impliquées.

J’ai beaucoup écrit sur la culture du call-out. Je me suis intéressé·e à ces questions, j’ai pris position sur le sujet, et cette position évolue en même temps que moi. Je continue de rejeter celleux qui utilisent le discours anti-call-out pour permettre aux comportements abusifs répétés d’échapper à la critique. Mais ma vision de comment répondre à cela a changé.

Des DEUX côtés de ce débat, il nous faut évoluer et prendre personnellement nos responsabilités pour apprendre comment confronter efficacement les abus dans nos communautés. Les call-outs sont apparus en réponse à un besoin, et ce besoin existe toujours et doit être reconnu. Ce besoin, c’est celui d’une communauté qui intervienne quand des abus sont commis et qui les adresse. Peu importe où vous vous trouvez dans ce débat, si vous ne faites pas ça, alors vous ne faites pas votre part du travail.