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L’illusion du « safe »


Avertissement : Dans ce numéro, nous traduisons le zine anglophone « The Broken Teapot ». Ce zine est plus violent et plus difficile que nos publications habituelles, et les personnes qui prennent la parole partagent des expériences intimes de violences conjugales et familiales, de viols, de meurtres et de suicides. De plus, les idées présentes dans ce zine sont radicalements critiques de la manière dont ces questions sont habituellement abordées dans les milieux militants féministes et queer, ce qui peut déclencher des émotions puissantes. Il est possible que vous vous sentiez attaqué·e·s à la lecture. C’est une impression qui peut tout à fait, en partie, être justifiée, si des idées importantes pour vous sont attaquées et remises en question. Nous vous conseillons de prendre le temps de lire ces textes à tête reposée, au calme, de manière à pouvoir observer au mieux ce qui, en vous, est menacé, et surtout ce qui ne l’est pas. Bonne lecture.

— L’équipe du Village

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Un·e ami·e proche m’a demandé d’écrire un texte sur la justice communautaire dans les communautés radicales – de venir donner quelques conseils tirés des années que j’ai passées à combattre la culture du viol. Sauf que je ne crois plus à la justice communautaire aujourd’hui. Il faut savoir que ma colère et mon desespoir face au modèle actuel sont proportionnels à tout ce que j’y ai investi dans le passé. Je vois la justice communautaire comme une ex-amante qui m’a aigrie. J’ai passé les dix dernières années à essayer de faire marcher notre relation, mais vous savez quoi ?

Il n’y a pas de justice communautaire dans les communautés radicales parce qu’il n’y a pas de communautés – pas quand on parle d’agressions sexuelles et d’abus. Posez des questions : si les gens vous répondent franchement, vous verrez qu’on n’est pas d’accord entre nous. Il n’y a pas de consensus. Dans ce contexte, la communauté est de l’ordre du mythe, qu’on invoque tout le temps alors qu’on utilise ce mot n’importe comment. Je ne veux plus m’impliquer là-dedans.

Je pense que c’est le moment d’abandonner les jeux de miroir verbeux auxquels on s’adonne et de retourner au bon vieux modèle. Elle me manque, l’époque où c’était vu comme raisonnable de simplement casser la gueule des gens et de les mettre dans le premier train en partance pour loin. Au mois, c’était clair et honnête. J’ai passé trop de temps à voir les survivant·e·s et les auteur·rice·s d’abus se noyer ensemble dans un déluge de mots sans qu’aucune guérison d’en sorte, même pas une foutue catharsis.

J’en ai marre qu’on utilise le langage de la justice communautaire pour créér des catégories mutuellement exclusives de « problématique » et de « victime ». Je trouve que le vocabulaire à base de « survivant·e·s » et de « auteur·rice » est dommageable, parce qu’il ne prend pas en compte toutes les aspects par lesquels l’abus est une dynamique entre deux parties. Je vais quand même utiliser ces termes ici, parce que c’est le mieux qu’on ait à notre disposition.

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Les anarchistes ne sont pas immunisé·e·s contre les dynamiques abusives, là-dessus, au moins, on peut tou·te·s tomber d’accord. Mais, de plus en plus, je réalise que nous ne pouvons pas assurer la sécurité les un·e·s des autres. Enseigner des modèles opérationnels de consentement mutuel est un bon début, mais ce ne sera jamais suffisant ; la socialisation de genre, la monogamie – les mensonges de l’exclusivité et les charmes de l’amour comme relation de propriété sont trop forts. Les gens recherchent ces degrés d’intensité quand la relation amoureuse est nouvelle, quand cette intimité obsessionnelle fait du bien, et après ils ne savent pas négocier le virage à prendre quand l’affection se gâte.

Le truc avec le patriarcat, c’est que c’est putain de pervasif et le truc avec être anarchiste – ou essayer de vivre libre, fièr·e et sans s’excuser de l’être – c’est que rien là-dedans ne vous protège de la violence. Il n’y a aucun espace que l’on puisse créer qui serait épargné de toute violence dans un monde aussi abîmé que celui dans lequel on vit. Qu’on puisse ne serait-ce que croire en cette possibilité en dit plus sur notre privilège qu’autre chose. Notre seule autonomie réside dans la manière dont nous négocions et utilisons nous-mêmes le pouvoir et la violence.

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Je veux vraiment insister là-dessus : les espaces « safe », dans un monde patriarcal et capitaliste, ça n’existe pas. On vit partout la domination sexiste, hétéronormée, raciste, classiste, etc. Plus on essaye de prétendre qu’on peut être « safe » à l’échelle de la communauté, plus nos ami·e·s et amant·e·s se sentiront trahi·e·s et déçu·e·s quand iels subiront de la violence sans recevoir de soutien. On a raconté plein de jolies choses jusque-là, mais les résultats ne sont pas à la hauteur.

Il y a plein de problèmes avec le modèle actuel – le fait de mettre dans le même panier, par exemple, les expériences pourtant très différentes de l’agression sexuelle et de l’abus relationnel. Les processus de justice communautaire encouragent la triangulation plutôt que de la communication directe – et puisque personne n’assume de porter les conflits, les communications les plus franches sont évitées. La confrontation directe, pourtant, c’est une bonne chose ! L’éviter, c’est éviter la compréhension nouvelle, le relâchement cathartique ou l’éventuel pardon que les échanges interpersonnels peuvent amener.

Nous avons mis en place un modèle ou toutes les parties sont encouragées à se contenter de négotier la manière dont elles n’auront plus jamais à se revoir ou à partager des espaces. Des demandes déraisonnables sont suivies de promesses iréalistes, et, au nom de la confidentialité, on trace des lignes infranchissables sur la base de généralités. Gérez votre merde, mais sans vous parler et sans entrer dans les détails de ce qui s’est passé. Le modèle actuel crée en réalité encore plus de silence – seul un petit groupe d’initié·e·s ont accès aux informations sur ce qui s’est passé, mais tout le monde est quand même censé condamner. Les processus sont opaques.

Par volonté – tout à fait compréhensible – de ne pas réactiver de traumas et de ne pas causer plus de souffrance, on s’embarque dans des discussions de plus en plus abstraites pendant que la situation, ou la dynamique, qui existe entre deux personnes se crystallise et que rien ne change ni ne s’améliore. Les « agresseur·se·s » sont ramené·e·s à la simple addition de leurs pires moments. Les « survivant·e·s » construisent une identité autour d’expériences de violence qui les laisse souvent bloquées dans cet endroit émotionnel. La communication précautionneusement non-violente de la justice communautaire n’amène pas de guérison. J’ai vu ces processus faire éclater de nombreux milieux, mais je ne les ai pas vu aider les gens à trouver du soutien, réclamer leur pouvoir ou se sentir à nouveau en sécurité.

Le viol vous brise – la perte de contrôle sur son corps, la manière dont ces émotions d’impuissance vous revisitent, dont il vous prive de toute illusion de sécurité ou de santé mentale. Nous avons besoin d’un modèle qui aide les gens à réclamer leur pouvoir et nous avons besoin d’appeler le modèle actuel de rétribution, de contrôle et de banissement pour ce qu’il est – de la vengeance. C’est ok, la vengeance, mais arrêtons de prétendre que ce n’est pas une affaire de pouvoir sur l’autre ! Si on veut être dans le business de l’humiliation et de la rétribution violente, alors soyons honnêtes là-dessus. Ne choisissons ces outils que si nous pouvons dire franchement que c’est ça qu’on veut faire. À un moment dans cette guerre, il va falloir qu’on apprenne à mieux être en conflit.

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L’abus et le viol sont des produits inévitables de la société malade dans laquelle nous sommes obligé·e·s de vivre. Nous devons la détruire, l’ouvrir en deux de l’intérieur, mais en attendant, on ne peut pas y échapper – ni échapper aux moyens par lesquels elle affecte nos relations les plus intimes. Je sais que, en ce qui me concerne, une étape importante dans ma lutte pour la libération a été de faire la paix avec les pires conséquences de mon combat personnel contre le patriarcat. Devoir gérer le viol que j’ai subi a participé de manière importante à me faire comprendre ce qu’impliquait de choisir de faire la guerre à cette société.

La viol a toujours été utilisé comme un outil de contrôle – brandi comme une menace appelée à se concrétiser si, avec toute ma queerness et mon ambiguïté de genre, je continuais à vivre, travailler, m’habiller, voyager, aimer ou résister de la manière dont je choisissais de le faire. Ces avertissements me glissaient dessus – au fond de moi, je savais que ce n’était qu’une question de temps, peu importe la vie que je choisissais de mener, parce que le genre qui m’était socialement prescrit faisait peser sur moi un risque constant de profanation. J’ai été violé·e au travail et il m’a fallu un petit moment pour vraiment mettre le mot de « viol » sur cette agression. Après ça, ce que j’ai surtout ressenti, une fois la douleur, la rage et la colère dissipées, c’était du soulagement. Du soulagement à l’idée que ça m’était enfin arrivé. J’avais attendu toute ma vie que ça m’arrive, j’avais senti le vent du boulet plusieurs fois, et enfin je savais à quoi ça ressemblait et que je pouvais traverser ça.

J’avais besoin que cette saloperie m’arrive. Il me fallait justifier concrètement mon impression d’être traquée qui me collait aux basques depuis le viol de mon ami·e, son meurtre et sa mutilation, quelques années plus tôt. J’avais besoin que quelqu’un me fasse du mal et de me rendre compte que j’avais à la fois envie de le tuer et capable de me maîtriser assez pour ne pas le faire. J’avais besoin de demander de l’aide et d’être déçu·e, parce que c’est comme ça que ça se passe. Demandez aux survivant·e·s que vous connaissez comment ça se passe, vous verrez que la plupart des gens n’en ressortent pas en s’étant senti·e·s supporté·e·s. Nous avons élevé le niveau des attentes mais l’expérience de vie réelle est toujours aussi merdique.

J’étais en voyage à l’étranger quand c’est arrivé. La seule personne à qui j’en ai parlé en a parlé ensuite à la police alors que je ne voulais pas. Les flics ont fouillé la scène de « crime » sans mon consentement et ont embarqué des preuves ADN parce que je ne m’en étais pas débarassé·e. Sachant cela, dans un moment de vulnérabilité, je me suis laissé·e contraindre à participer à un processus policier contre ma volonté politique, et ça m’a fait me sentir encore pire qu’avoir été violé·e. J’ai quitté la ville peu de temps après pour ne plus avoir à être poussé·e par mon « ami·e » à coopérer encore plus avec la police. Le seul moment où j’ai senti un semblant de contrôle sur ce qui se passait a été quand j’ai pris en main ma propre vengeance contre mon violeur.

J’ai réalisé que je pouvais, moi aussi, manier la menace, la colère et la violence comme des armes. Après ma première expérience de « soutien », j’ai choisi de faire ça seul·e. Je ne pouvais penser à personne à qui faire appel, mais c’était ok, parce que je réalisais que je pouvais le faire moi-même. Dans pas mal d’autres endroits, j’aurais eu quelques ami·e·s à qui faire appel pour m’aider. La culture de la non-violence n’a pas complètement imprégné toutes les communautés dans lesquelles je suis. Le manque de solidarité que j’ai ressenti était causé par le fait que j’étais seulement de passage dans cette ville, mais je ne pense pas que mon expérience, celle de se voir offrir une médiation plutôt qu’une confrontation, soit particulièrement unique.

Dans le cas du viol avec violence, je pense que la rétribution violente est appropriée, et je ne pense pas qu’il y ait besoin d’une quelconque forme de consensus sur le sujet. Avancer des modèles qui promettent de médier au lieu d’autoriser la confrontation nous isole et nous alienne. Je ne voulais pas d’une médiation, ni par des voies légales, ni par aucune autre. Je voulais me venger. Je voulais le faire se sentir aussi impuissant, effrayé et vulnérable qu’il m’avait fait me sentir moi. Il n’y a plus de sécurité, vraiment, après une agression sexuelle, mais il peut y avoir des conséquences.

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Nous ne pouvons pas fournir aux survivant·e·s des espaces « safe ». Un espace « safe », au sens général, et en dehors des amitiés proches, de quelques familles et des solidarités occasionnelles, ça n’existe juste pas. Nos modèles actuels de justice communautaires souffrent d’une surabondance d’espoir. Merde aux fausses promesses d’espace « safe » – on n’arrivera jamais à mettre tout le monde au diapason. Regardons en face à quel point la guérison est difficile après une agression et à quel point les attentes de changements radicaux de comportement sont irréalistes. Nous devons faire la différence entre les agressions au sens physique du terme et les abus émotionnels – balancer tout ça dans la même rubrique de « violences interpersonnelles » n’aide pas.

Les cycles de reproduction des comportements abusifs ne se terminent pas juste comme ça. Cette merde est vraiment ancrée profond – plein d’agresseur·se·s ont été agressé·e·s et plein de personnes agressé·e·s deviennent des agresseur·se·s. Ces dernières années, j’ai vu avec horreur le langage de la justice communautaire devenir un terrain de jeu pour une nouvelle génération de manipulateur·rice·s émotionnel·le·s. Il a servi à façonner une nouvelle forme de génie de la manipulation – celui qui a été éduqué au langage de la sensibilité, et qui utilise les faux-semblants de la justice communautaire comme d’une monnaie interne.

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Mais d’où vient la vraie sécurité ? Comment pouvons-nous la mesurer ? On se sent en sécurité quand on a confiance, et la confiance est quelque chose qui nous appartient. On ne peut pas la négocier par une médiation ou la valider par un coup de tampon de la communauté. Mon amoureux·se « safe » peut être abusif·ve avec toi en cachette, et mon ex toxique et codépendant·e est peut-être pour toi un·e véritable ami·e, précieux·se, fiable et à qui tu racontes tout. La culture du viol ne peut pas facilement se défaire, mais elle est contextuelle.

Les gens en relation les un·e·s avec les autres créent des dynamiques saines ou malsaines. Personne n’est absolument « problématique », « safe » ou « déconstruit·e ». Ça change avec le temps, les évènements de la vie et chaque nouvelle histoire d’amour. J’ai assisté, de plus en plus mal à l’aise, à la pente glissante qui a rendue monnaie courante les processus de justice communautaires initiés pour cause d’abus émotionnel.

Mais voilà ce qui pose problème quand utilise ce modèle pour l’abus émotionnel : il s’agit d’une dynamique malsaine entre deux personnes. Alors, qui déclenche la procédure ? Cellui qui en possède le pouvoir dans la communauté ? (Et soyons honnêtes, les rapports de pouvoir pèsent quand on en appelle à la justice communautaire.) Les gens pris dans des relations malsaines ont besoin de moyens de s’en sortir sans que ça tourne à la condamnation communautaire contre qui a eu la malchance de ne pas réaliser que la dynamique était malsaine ou de ne pas avoir crié à l’abus en premier. Ces procédures exacerbent souvent des jeux de pouvoir mutuellement dommageables entre les parties blessées. Les gens sont encouragés à choisir un camp, bien qu’aucun conflit direct ne vienne apporter la moindre forme de résolution à tous ces sacs de nœuds. Utiliser des modèles de justice communautaire développés toutes ces années pour gérer les violeurs en série dans les milieux radicaux n’a pas été très utile pour aider les gens à sortir des sables mouvants des relations codépendantes et mutuellement dommageables. L’abus émotionnel est un concept putain de vague et impossible à définir. Il veut dire des choses différentes en fonction des personnes.

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Si quelqu’un te fait du mal et que tu veux lui faire du mal en retour – ben t’as qu’à le faire, mais ne vient pas raconter que tu cherches une guérison mutuelle. Nomme les choses pour ce qu’elles sont : un échange de place, une inversion des rapports de pouvoir. C’est ok de réclamer ton pouvoir et c’est ok de le reprendre, mais ne fais jamais rien que tu ne pourrais pas encaisser si la roue venait à tourner.

Les gens qui usent de leur force physique pour prendre le pouvoir sur les autres ont besoin d’apprendre la leçon dans un langage qu’ils vont comprendre. Le langage de la violence physique. Celleux pris dans des relations malsaines ont besoin d’aide pour analyser la dynamique à laquelle ielles participent pour pouvoir en sortir – pas d’en porter la faute. Personne ne peut dire qui mérite ou non de la compassion, si ce n’est les personnes directement impliquées.

On ne peut pas abattre la culture du viol à coup de communication non-violente parce qu’on ne peut pas abattre la culture du viol sans abattre la société. En attendant, arrêtons d’exiger des gens le meilleur tout en soupçonnant le pire.

J’en ai marre de la justice communautaire et de son manque de transparence.
J’en ai marre des intermédiaires.
J’en ai marre de dissimuler les renversements de pouvoir.
J’en ai marre de l’espoir.
J’ai été violé·e.
J’ai été un·e manipulateur·rice qui ai utilisé injusticement mon pouvoir dans des relations intimes.
J’ai eu des interactions sexuelles qui m’ont servi d’apprentissage vers un meilleur consentement.
J’ai en moi le potentiel d’être à la fois survivant·e et agresseur·se, abusé·e et abusif·ve, comme tout le monde.

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Ces catégories essentialistes ne nous rendent pas service. Les gens violent – très peu sont des violeur·se·s dans tous les rapports sexuels. Les gens sont abusif·ve·s l’un·e avec l’autre – les dynamiques abusives sont souvent mutuelles et réciproques – et ces dynamiques sont difficiles à transformer, mais ce n’est pas impossible. Les comportements changent en fonction du contexte. Et, donc, il n’existe pas d’espace « safe ».

Je voudrais qu’on soit honnêtes sur le fait qu’on est en guerre – contre nous-mêmes, contre les gens qu’on aime, et contre notre communauté « radicale » toute entière parce que nous sommes en guerre contre le monde dans son ensemble, et les tentacules de la domination sont en nous et elles affectent tout ce qu’on touche, tout ce qu’on aime et tout ce qu’on blesse. Mais nous ne sommes pas que la souffrance que nous causons aux autres ou la violence qui nous est infligée.

Nous avons besoin d’une communication plus franche. Et, quand ça ne suffit pas, nous avons besoin d’un engagement direct, et tout ce que ça implique de bordélique, d’horrible et de glorieux. Aussi longtemps que nous nous rendrons vulnérables aux autres, nous ne serons jamais en sécurité, au sens absolu du terme.

Il n’y a que la solidarité et la confiance récompensée.
Il n’y a que la confiance trahie et la confrontation.
La guerre ne va pas s’arrêter bientôt.
Soyons meilleur·e·s à être en conflit.